Lettre n° 24 : Emploi et chômage, peut-on agir localement ?

L’emploi dépend des caractéristiques de la concurrence au sein du système capitaliste mondialisé dans lequel nous vivons, ainsi que des politiques menées au niveau national et européen. Mais il varie également d’un territoire à l’autre, et les collectivités locales qui exercent la compétence « économie », comme Morlaix Communauté (et la Région), disposent de leviers d’action.

Des données préoccupantes à Morlaix

En tant que maire, Mme Le Brun ne peut pas être tenue pour responsable du chômage qui sévit dans la commune. En revanche, on peut lui reprocher de faire l’autruche et de ne pas avoir suffisamment alerté le conseil communautaire sur l’état de la ville. Elle se réfère systématiquement au taux de chômage du bassin d’emploi, qui est aujourd’hui d’un peu plus de 8%, pour nier l’ampleur du problème. Or ce taux concerne une zone 5 fois plus vaste que la seule ville de Morlaix. Le taux de chômage des Morlaisiens est bien plus élevé puisqu’il atteint 20% (soit un actif sur 5). Et, d’après les données de l’INSEE, en seulement 5 années, le nombre de Morlaisiens ayant un emploi a diminué de près de 1000 personnes (moins 16%) ! La ville concentre donc chômage et précarité.

Les zones d’activité, un levier efficace ?

Morlaix Communauté mène une politique très traditionnelle en matière économique. L’un des aspects de cette politique consiste à prévoir des réserves foncières pour implanter des zones d’activité (au détriment des terres agricoles ou naturelles) et à organiser l’aménagement de ces zones. Mais s’il n’y a pas d’entreprises désireuses de s’y installer, une zone d’activités ne crée pas d’emplois, et le risque existe de se retrouver face à des friches industrielles.

Le fiasco de la pépinière d’entreprises

Une pépinière d’entreprises permet en principe d’héberger et d’accompagner de manière temporaire des créateurs. À Morlaix, cet outil a été dévoyé. La société Hemarina, créée en 2007, s’y est incrustée et a progressivement évincé toutes les autres avec la bénédiction d’élus aveuglés par le côté high tech des bio-technologies. Conséquence : certains créateurs sont allés chercher refuge ailleurs (à Landivisiau par exemple). Le jeu en valait-il la chandelle ? En 13 ans d’existence, Hemarina a englouti plus de 20 millions d’euros en recherches (argent public et fonds de capital risque) et n’a encore mis aucun produit sur le marché (son chiffre d’affaires annuel est quasi nul !). Actuellement, l’entreprise fait pression (pétition, interpellation des pouvoirs publics) pour tenter de faire certifier un produit de conservation des organes qui lui procurerait enfin des recettes substantielles. On peut espérer que cette démarche quelque peu surprenante se concrétise. Aura-t-elle des retombées sur l’emploi local ? Rien n’est moins sûr (le PDG de l’entreprise menace d’ailleurs de délocaliser en Inde).

Les aides à l’installation d’agriculteurs

Morlaix Communauté a mis en place un soutien à l’installation de jeunes agriculteurs. Les aides sont légèrement majorées pour l’agriculture bio et les circuits courts mais ont essentiellement bénéficié à des projets conventionnels. D’où la question : dans le contexte actuel (enjeux climatiques et sanitaires), doit-on soutenir l’installation de ces agriculteurs conventionnels, sachant qu’il faudra vraisemblablement les aider à nouveau demain pour qu’ils se convertissent à l’agriculture biologique ? Ne vaudrait-il pas mieux accroître les aides visant à favoriser l’installation directement en bio ?

Le soutien aux entreprises en difficulté

Morlaix Communauté peut également aider les entreprises en difficulté. Quand il s’agit du dernier commerce d’un village, l’intérêt d’un tel soutien, qui contribue à préserver le lien social, n’est pas discutable. La question devient plus complexe lorsqu’il s’agit d’une entreprise importante comme Tilly Sabco, où étaient en jeu beaucoup d’emplois. Avec la fin annoncée des « restitutions » (subventions européennes à l’exportation), on savait l’entreprise condamnée à terme en raison de son positionnement dans la filière avicole (poulets bas de gamme destinés à l’exportation). Et le maintien des restitutions, provoquant la ruine des petits producteurs africains, était d’ailleurs indéfendable. Morlaix Communauté et la Région ont choisi de soutenir l’entreprise à bout de bras pendant plusieurs années. N’aurait-il pas été plus judicieux d’investir dans la reconversion de toute la filière, comme le demandaient depuis longtemps les écologistes ? Anticiper devrait être au cœur des préoccupations des élus (mieux vaut prévenir une brèche que chercher à la colmater).

La monnaie locale, un gadget ?

L’économie est un circuit d’échanges dans lequel les dépenses des uns sont les recettes des autres : j’achète du pain au boulanger qui achète des légumes au paysan qui se paye une place de ciné, etc. Toutefois, du point de vue de l’économie locale (celle du pays de Morlaix), de nombreux achats se traduisent par des fuites hors du circuit : quand on fait un plein d’essence, par exemple, seule une toute petite partie de l’argent dépensé reste ici, presque tout part en taxes et impôts, en rente pour les pays producteurs, en profits et salaires dans les compagnies pétrolières, etc. Fort heureusement, en contrepartie de ces fuites, des entrées d’argent issues de l’extérieur viennent alimenter le circuit de l’économie locale : les ventes de la SERMETA ou du Télégramme permettent de verser des salaires qui seront en partie dépensés ici, de même que le seront les salaires des fonctionnaires ou les pensions des retraités, etc. Pour que l’économie d’un territoire soit dynamique, il importe, d’une part, que l’argent circule le plus possible localement et, d’autre part, que les entrées soient au moins aussi importantes que les fuites.

Il s’agit là d’une présentation très simplifiée des mécanismes économiques, mais elle permet de comprendre l’un des intérêts d’une monnaie locale : l’argent circule localement, ce qui limite les fuites et crée des emplois ici. De ce point de vue, les collectivités locales (les communes et Morlaix Communauté) auraient tout intérêt à soutenir le Buzuk afin qu’il couvre un champ d’activités de plus en plus large.

Un territoire « Zéro chômeur de longue durée »

Compte tenu des caractéristiques sociales de la ville (forte présence du chômage, de la précarité et de la pauvreté), il serait opportun de lancer ici une opération « Zéro chômeur de longue durée ». Cela consiste à transformer les coûts sociaux de la privation d’emploi (aides sociales, pertes de cotisations…) en soutien financier à la création d’emplois utiles à la collectivité. Ces emplois, rémunérés au SMIC, sont alors occupés par d’anciens chômeurs de longue durée volontaires. Certaines expériences déjà en cours sont probantes sur le plan économique et, plus encore, sur le plan social, avec un sentiment de dignité retrouvée chez les bénéficiaires. Les territoires concernés doivent faire moins de 10000 habitants, ce qui implique ici de cibler des quartiers prioritaires pour cette opération.

Quelles pistes sectorielles pour créer des emplois ?

La première de ces pistes concerne l’écohabitat. Pour développer ce secteur, il faut tout à la fois mettre en place des formations initiales et continues dédiées (FPA, bacs pro, BTS, IUT), lancer des opérations de rénovation ambitieuses sur le centre-ville et les centres-bourgs, s’inscrire dans l’économie circulaire et l’utilisation des ressources de proximité (comme a su le faire Cellaouate) et se donner les moyens de devenir un territoire pilote en se dotant d’un écopôle réunissant différents corps de métier liés à l’habitat écologique.

Une démarche similaire pourrait être menée sur le secteur de l’énergie (sobriété énergétique, énergies renouvelables), avec des formations, des mises en chantier et des recherches de synergie entre professionnels. La SERMETA a fondé son développement sur sa capacité d’innovation dans un contexte d’augmentation des prix de l’énergie. Il faut faire émerger les projets qui prendront le relais demain dans un contexte de sortie des énergies fossiles.

D’autres pistes sectorielles existent, comme le numérique (Lannion n’est pas très loin et, localement, nous avons des savoir-faire, notamment en matière d’édition numérique), l’agriculture biologique et les circuits courts (en s’appuyant sur le lycée de Suscinio pour les formations initiales et en y adossant des formations continues, qui font défaut aujourd’hui), la mer (en lien avec les formations supérieures de la Sorbonne et la station biologique de Roscoff).

Identité et attractivité du territoire

L’identité bretonne du territoire peut aussi constituer un atout. Le label « produit en Bretagne » montre l’intérêt qu’y portent certaines entreprises. Il serait souhaitable de décliner cette identité sur un mode différent, avec des entreprises s’inscrivant dans une démarche plus écologique et plus sociale. Le territoire a une tradition forte en matière de SCOP et d’économie sociale et solidaire, c’est un point d’appui à conforter.

Enfin, le développement d’activités locales ne sera possible que si les porteurs de projets ont l’envie de vivre ici : faisons en sorte que notre territoire, riche de ses paysages, de la présence de la mer, de son patrimoine, soit également de plus en plus vivant sur le plan culturel et associatif et de plus en plus accueillant en termes d’habitat et de déplacements. Le bien-vivre est un facteur clé dans la création d’emplois de qualité.

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