Lettre n° 13 : Que nature et ville s’enchevêtrent !

Morlaix n’est pas une ville hors sol : ce qu’elle est, elle le doit à l’espace qui l’entoure, à la terre où elle s’édifie, à l’eau qui la traverse.

Morlaix, ville d’eaux

Morlaix est née au fond d’un estuaire, au confluent de 2 rivières, là où se trouvait le premier gué en venant de la mer. Mais elle semble avoir renié ses origines. Les rivières ont été en partie recouvertes pour laisser place à des parkings. Les accès en ont été condamnés, et des lavoirs du centre-ville ne subsiste qu’un nom de rue. Dans la partie maritime, les murets séculaires, autrefois entretenus à main d’homme, s’éboulent sans que grand monde ne s’en émeuve. Le comité de chômeurs a un temps porté un projet de réhabilitation des berges, et le syndicat du Trégor amorcé une démarche de gestion intégrée des sources à la mer, mais ni la ville ni la communauté n’ont voulu suivre. Pour nombre d’élus, l’eau n’est présente qu’à travers la menace des inondations et l’embarras récurrent de l’envasement du port.

Morlaix doit renouer son lien à l’eau. Nous avons besoin d’utopies fécondes, comme celles présentées récemment dans une exposition par l’association ICI, qui donnent à voir la rivière, le port et l’estuaire comme des atouts. Ne peut-on dès à présent rouvrir des accès et des passerelles, engager des chantiers de mise en valeur des rives, faciliter le passage et l’observation des poissons et des oiseaux migrateurs, prévenir en amont l’érosion et les crues et, à plus long terme, remettre la rivière au jour ?

Morlaix, ville de jardins

Pour embellir la ville, le choix a été fait de la fleurir. Seize jardiniers entretiennent ainsi, avec beaucoup de savoir-faire, près de 800 m2 de massifs floraux et plus de 300 jardinières et suspensions dont le renouvellement est entrepris 2 fois par an (ils ont également en charge les terrains sportifs, 3 cimetières, 3 parcs, des aires de jeux). Mais la construction de tableaux végétaux destinés à attirer le regard avec des plantes curieuses en nos contrées (bananiers , cannas) est-elle la voie à suivre ?

D’autres font différemment. A Quévert, à côté de Dinan, on découvre un vallon sauvage bordé d’arbres locaux, une promenade des fruits rouges, un sentier-exposition des minéraux de Bretagne, le courtil des senteurs avec sa roseraie, des vergers de pommiers, quelques arbres vénérables. Le but est de valoriser les ressources locales , sans chercher le spectaculaire ou l’exotique.

Les jardins permettent d’éprouver les cycles de la nature et la vie du sol, d’appréhender la saisonnalité des légumes et des fleurs, d’observer lombrics et rouges-gorges. Il en est de particuliers et d’autres de partagés, qu’il convient de développer, en recensant les espaces disponibles et en favorisant leur mise en commun. Et si tel habitant souhaite cultiver le petit carré de pelouse dont est propriétaire son bailleur social, pourquoi l’en empêcher ? Les « incroyables comestibles » montrent que l’espace urbain peut se prêter à la culture. Chaque école aussi devrait avoir son jardin, et l’appui du service communal pour en faire un outil pédagogique. Les moyens nécessaires pourraient venir du temps libéré par l’utilisation de plantes pérennes et locales sur certains parterres municipaux.

Morlaix, commune rurale

Notre commune, c’est aussi Ploujean, avec des enjeux spécifiques de ruralité. Trop de Morlaisiens ignorent cette dimension de leur ville. Nous ne pouvons rester indifférents à l’orientation de l’agriculture et à l’avenir des paysans. Certaines communes ont contractualisé avec des maraîchers ou des éleveurs locaux pour l’approvisionnement de leurs cantines et cuisines collectives en légumes, oeufs, lait… D’autres sont allées jusqu’à créer des régies agricoles municipales. Ce sont des pistes à explorer.

Ensauvager la ville

Une ville est faite de bitume et de béton, d’objets industriels et de lumières artificielles. Mais dans les interstices, une vie sauvage se niche, plantes, insectes, oiseaux, batraciens, mammifères… Longtemps on ne s’en est pas soucié ou, pire, on a cru qu’il fallait l’éradiquer, en usant d’herbicides pour que rues et trottoirs soient « propres » ou de nettoyeurs à haute pression pour décaper les vieux lavoirs cachés à flanc de coteaux, ce qui laissait peu de chance de survie aux larves de libellules, de salamandres ou de crapauds. Des progrès ont été réalisés : les pesticides sont interdits pour les particuliers comme pour les collectivités et on a créé un « circuit des 7 lavoirs ».

Mais d’autres restent à faire : l’extinction d’une grande partie de l’éclairage public la nuit pour préserver chauve-souris et insectes, la transformation de la vallée de Ty Dour, où rien ne permet de se reconnecter au milieu naturel (connaissance des arbres, mare d’observation, nichoirs, gîtes à insectes…), en véritable corridor écologique entre ville et campagne, la préservation et la reconquête des zones humides ou des talus boisés, la conservation de bois ou de friches propices à la biodiversité…

Un conseil de la nature en ville ?

Les associations qui oeuvrent à la protection et à la découverte de la nature sont multiples : associations naturalistes, de défense de la qualité de l’eau et de préservation de la vie aquatique, de pêcheurs, de randonneurs, d’éducation à l’environnement… Elles ont un rôle fondamental dans la modification de notre rapport à la nature. Autre atout local, le lycée agricole de Suscinio forme des étudiant.e.s en « gestion et protection de la nature ». En s’appuyant sur ces forces vives, ne pourrait-on, à l’instar de ce qui se fait à Nantes, envisager la création d’un « conseil de la nature en ville » ayant pour missions d’éclairer les politiques publiques et de faciliter la prise de conscience citoyenne des enjeux liés à la biodiversité ?

Pour une juste prise en compte de la nature

Si nous reconnaissons quelque valeur à l’espèce humaine, nous devons aussi reconnaître des droits à l’ensemble des espèces vivantes constituant l’écosystème qui lui a permis d’exister. Et si nous trouvons quelque agrément dans la nature sauvage, nous devons nous soucier qu’il en aille également ainsi pour nos descendants. Agir en cohérence avec ces deux principes, c’est choisir de bâtir une ville en harmonie avec la nature.

2 Commentaires

  1. musslindominique@gmail.com

    Bonjour

    Je partage l’ensemble de ce texte et je heureux de l’avoir lu, à la fois sur le fond et parce qu’il est bien écrit.
    Il est inspiré des thèses de grands paysagistes contemporains.

    Juste deux remarques:

    – l’eau et sa subversion/submersion qui ici comme ailleurs a fait qu’on s’en écarte est aussi vécu comme un danger.
    – la nuit doit resté éclairée pour tous ceux qui vivent de leur travail la nuit et ce sont souvent des femmes. Les nouvelles technologies d’éclairage permettent la conciliation.

    Bravo au rédacteur 👍

  2. Bonjour,
    Je partage vos réflexions.
    Merci.

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