Les divisions de la gauche morlaisienne, une affaire de personnes ?

Il se dit beaucoup que les divisions de la gauche morlaisienne sont dues à des querelles de personnes. Cette affirmation relève, au mieux, d’un manque d’information, au pire, de la mauvaise foi et de la volonté de nuire. En réalité, si la gauche s’est présentée divisée au premier tour des élections municipales depuis 2001, c’est pour de tout autres raisons : des désaccords de fond sur des dossiers locaux (scrutins de 2001 et de 2008), une stratégie nationale opposée à une démarche citoyenne locale (scrutin de 2014), une logique partisane opposée à la démarche citoyenne (scrutin de 2020). Que ceux qui veulent s’en rendre compte lisent la chronique qui suit. Tous les faits qui y sont mentionnés sont facilement vérifiables.

1995-2001

En 1995 est élue une liste rassemblant toute la gauche, avec à sa tête Marylise Lebranchu. L’union s’est faite facilement, sauf sur un point : les écologistes ont exigé un engagement écrit des têtes de liste socialistes de Morlaix et de Saint-Martin d’organiser un référendum pendant le cours du mandat sur une fusion des communes. Le maire de Saint-Martin acceptera à contrecœur et n’honorera pas sa signature. Devenue Secrétaire d’État en 1997, puis Ministre, Marylise Lebranchu abandonne le poste de maire (mais elle conservera la présidence de Morlaix Communauté jusqu’en 2003 et son poste de conseillère régionale jusqu’en 2015).

La fin du mandat est caractérisée par un comportement hégémonique du PS, renforcé par une attitude autoritaire du nouveau maire Michel Le Goff. Mais ce n’est pas tant cela qui importe : il y a des désaccords de fond sur les questions écologiques, ce qui conduit à la création du groupe citoyen Initiative pour la Démocratie participative, l’Éthique en politique, l’Écologie et la Solidarité (IDEES). Celui-ci présentera en 2001 une liste citoyenne « écologie et solidarité » face à la liste PS-PC (laquelle ne sera pas menée par le maire en poste et candidat à sa réélection, mais par Marylise Lebranchu).

Les écologistes reprochent notamment à la majorité l’absence de réel développement du bio et des circuits courts à la cantine, la non réalisation de pistes cyclables (quelques traits seront peints à la hâte sur la chaussée dans le mois précédant l’élection), le refus d’engager le territoire vers une sortie des pesticides (sous l’impulsion du syndicat de gestion des cours d’eau, plusieurs communes expérimentaient des alternatives dès 1998, Morlaix suivra 6 ans plus tard), le manque du soutien du PS à la mise en place d’un SAGE (il faudra attendre près de 20 ans pour que celle-ci se réalise), les propos climato-sceptiques du maire (grand admirateur d’Allègre), etc.

De plus, deux conflits majeurs laissent des traces :

  • Le PS et le PC soutiennent le projet du groupe GAD d’implanter une usine d’équarrissage et d’incinération des carcasses aux portes de Morlaix (au Pilodeyer), les élus écologistes s’y opposent. Une forte mobilisation de la population aboutira à l’abandon de ce projet.
  • Le PS et le PC soutiennent la construction d’un Mac Do sur un terrain de basket public, les écologistes s’y opposent. Après déclassement et vente du terrain, le Mac Do sera construit en 2002.

ÉLECTION DE 2001

2 listes de gauche au premier et au second tour : une liste PS-PC et une liste écologiste et citoyenne

La liste PS-PC est élue au second tour

La liste IDEES fait 16% des voix au premier tour. Il n’y aura pas de fusion entre les deux tours. D’une part, la liste PS-PC n’a pas besoin d’IDEES pour l’emporter : elle est devant la liste de droite avec plus de 43% au premier tour et peut miser sur le vote utile au second. D’autre part, IDEES pose comme condition d’un accord un partage des responsabilités à la proportionnelle incluant Morlaix Communauté (avec gestion de la compétence environnement) ou, à défaut, une représentation plus que proportionnelle au sein du conseil municipal, ce qui sera refusé. La liste PS-PC sera élue au second tour.

2001-2008

Entre 2001 et 2008, IDEES n’a qu’un élu, Michel Le Saint, qui va s’opposer à la majorité PS-PC sur de nombreux dossiers, tant au niveau municipal que communautaire.

Au niveau communal, IDEES dénonce la dérive des finances publiques, qui aboutit au creusement des écarts de fiscalité entre Morlaix et les communes voisines, la peur des contre-pouvoirs (la majorité refuse l’entrée d’ATTAC à la commission des services publics locaux ou l’emprunt d’un dossier d’enquête publique pour un travail avec des associations), la privatisation de la gestion des parkings (pour laquelle un appel d’offres est lancé), le projet de parking silo place Allende, la volonté d’évincer les « marginaux » du centre-ville, l’aveuglement qui consiste à nier le déclin démographique et la paupérisation de la ville, la non prise en compte des démarches d’éco-habitat, etc.

Au niveau communautaire, IDEES dénonce également une approche peu innovante des questions d’économie et d’emploi (quasiment réduites à la mise à disposition de zones d’activité), le refus d’ouvrir un vrai débat sur la gestion en régie publique des transports et sur leur gratuité, l’enfermement dans la filière incinération des déchets (qui entre en contradiction avec leur réduction à la source, parce qu’un incinérateur, une fois installé, doit être alimenté), le non respect des décisions du conseil (sortie de l’incinération, passage à la redevance votés mais jamais mis en œuvre), le projet de construction d’un nouveau port au Diben, etc. Un certain nombre d’associations vont porter ces mêmes combats, ce qui permettra notamment d’éviter les deux gouffres financiers qu’auraient constitués un incinérateur supplémentaire à Brest et un port de plaisance au Diben.

Si l’on s’en tient au plan municipal, deux conflits majeurs opposent la majorité PS-PC et les écologistes :

  • La majorité PS-PC soutient le projet de rocade au sud de Morlaix entre Saint Fiacre et Le Pilodeyer, la droite également. Les écologistes et les riverains impactés s’y opposent. Ce projet ne sera jamais réalisé.
  • Plus important encore, à Langolvas, la majorité PS-PC veut vendre 40 ha (!) de terrains contenant notamment l’hippodrome et des zones humides à un promoteur (le groupe Schuller), charge à lui d’y implanter une zone d’activités commerciales. L’opposition des écologistes, des commerçants de centre-ville, et même de la droite, fera capoter le projet. Précisons que, quelques mois après les municipales, l’ex-directeur des services de la ville sera embauché par le groupe Schuller.

ÉLECTION DE 2008

2 listes de gauche au premier tour (liste PS-PC et liste écologiste et citoyenne), qui fusionnent au second

La liste issue de la fusion ne sera pas élue ; Agnès Le Brun devient maire de Morlaix

Au premier tour en 2008, la liste PS-PC fera 34%, la liste écologiste et citoyenne 25%. Les deux listes fusionneront entre les deux tours, Michel Le Goff ayant accepté de renoncer aux projets les plus contestés et de prendre en compte la plupart des orientations d’IDEES. Mais la liste issue de cette fusion sera devancée par la liste de droite au second tour : un nombre significatif d’électeurs de gauche voulaient sanctionner le maire sortant, lui reprochant un excès d’autoritarisme ; surtout, la fusion n’a pas semblé crédible parce qu’IDEES était apparue comme l’opposition la plus déterminée (voir ci-dessus) au cours du mandat.

2008-2014

Entre 2008 et 2014, le passage du PS et du PC dans l’opposition municipale a rebattu les cartes et conduit à leur repositionnement sur un certain nombre de dossiers, avec un rapprochement des points de vue (davantage d’exigence écologique, sociale, démocratique) : le diagnostic d’IDEES sur la ville et la communauté est accepté, les critiques à l’encontre de la majorité communale se rejoignent et les contre-propositions faites sont souvent communes.

En revanche, à Morlaix Communauté, des divergences demeurent. Le PS morlaisien hésite à s’opposer à la majorité de gauche de l’assemblée, alors qu’IDEES affirme ses divergences sur des questions comme l’extension des zones commerciales périphériques, le port du Diben (le dossier n’est pas encore clos, il ne le sera qu’avec une décision de justice obtenue par une association), la nécessité d’un vrai débat sur les transports ou sur les déchets, ou encore les investissements inconsidérés ne prenant pas en compte les besoins liés à l’existant (on lance l’espace des sciences sans même savoir combien cela va coûter en fonctionnement alors que Morlaix n’a pas les moyens de rénover le Musée, on construit une salle pour les concours hippiques à Langolvas, etc.).

A mi-mandat, IDEES, par le jeu des démissions socialistes et communistes, se retrouve en surnombre dans l’opposition municipale (5 sur 8). Instruit par l’échec de la fusion de 2008, IDEES propose de construire une « coopérative citoyenne » qui, au-delà des partis, regrouperait tous les citoyens de gauche désireux de travailler à la construction d’un projet municipal sur la base « une personne = une voix ». La proposition de soutenir cette démarche est faite au PC, qui la refuse, puis au PS, qui l’accepte. Le PC justifie son refus par sa stratégie nationale (création du Front de Gauche).

ÉLECTION DE 2014

2 listes de gauche au premier tour (Coopérative citoyenne et Front de Gauche), qui fusionnent au second

La droite est réélue

Jean-Paul Vermot sera élu tête de liste de la coopérative citoyenne par 31 voix contre 29 à Jean-Pierre Cloarec. Désireux de prendre des voix à gauche, Ismaël Dupont, choisi comme tête de liste du Front de gauche, dirigera ses principales critiques contre la coopérative citoyenne et contre Jean-Paul Vermot (socialiste donc, à l’époque, politiquement « infréquentable »). Dans ces conditions, la fusion d’entre d’eux tours ne peut qu’échouer. La coopérative citoyenne fera près de 34% des voix au premier tour, le front de gauche un peu plus de 15% : c’est davantage au total que les 43% de la droite mais ce ne sera pas suffisant pour gagner au second.

ÉLECTION DE 2020

2 listes de gauche au premier tour

Quid au second ?

En 2017, la situation a changé. Au niveau national, le Front de gauche s’est divisé, avec la création de la France insoumise. Les partis traditionnels, PS et PC notamment, sont en crise. L’abstention est plus que jamais préoccupante et le mouvement des Gilets Jaunes révèle une défiance très forte vis à vis des institutions et un rejet des pratiques politiques anciennes. La France Insoumise est la force dominante à gauche lors des législatives avec 17% des voix à Morlaix (et les Verts deux ans plus tard lors des européennes, avec 21%).

Dans ce contexte, les initiateurs de la coopérative citoyenne lancent à nouveau un appel à la constitution d’une liste citoyenne unique rassemblant toute la gauche sur un projet de démocratie participative, d’écologie, de justice sociale et de solidarité. En 2018, après pas mal d’efforts, toutes les forces locales de la gauche et de l’écologie sont réunies autour de la table. Mais le PC et le PS, craignant sans doute de ne pas y trouver leur compte en termes de postes, ne veulent plus d’une démarche de type coopératif, où tous ceux qui désirent s’engager dans la construction du projet municipal sont les bienvenus et placés à égalité de droits, qu’ils aient une carte de parti ou non (« une personne = une voix »). Les négociations au sein du groupe commun traînent et, à la veille d’une réunion de ce groupe, sans prévenir leurs partenaires, Le PS, le PC et GénérationS annoncent par voie de presse qu’ils constituent une « liste d’union de la gauche » ! Les partisans d’une démarche citoyenne décident alors de créer Morlaix Alternative Citoyenne.

De nombreux Morlaisiens font savoir que cette division ne leur paraît pas opportune et qu’elle risque de favoriser la réélection d’Agnès Le Brun. Une tentative de rapprochement a alors lieu à nouveau avec plusieurs réunions en septembre et octobre 2019. Mais les points de vue ne sont pas conciliables. Le PS et le PC, suivis par GénérationS, veulent que des représentants des partis et de MAC élaborent le projet et choisissent la tête de liste et, ensuite seulement, consultent les citoyens. Ceux-ci sont réduits au rôle de « comité de soutien ». Le PS, le PC et GénérationS ont désigné Jean-Paul Vermot comme leur candidat et souhaitent que celui-ci, qui est déjà conseiller départemental, puisse être à la fois maire et Président de Morlaix Communauté. Morlaix Alternative Citoyenne ne veut pas renoncer à l’égalité de droits entre tous les citoyens désireux de s’impliquer et s’oppose au cumul des mandats. Autrement dit, le cartel des partis s’accroche à la logique partisane (qu’ils avaient pourtant accepté de mettre de côté en 2014) et le groupe citoyen à la démarche citoyenne.

Pour le second tour, rien n’est décidé. Les fusions d’entre deux tours ont montré leurs limites. Si la liste citoyenne est en tête au premier, il y a de bonnes chances qu’elle remporte l’élection, même avec le maintien d’une liste de gauche concurrente. Si elle ne l’est pas, la possibilité existe de retirer la liste pour ne pas favoriser la réélection d’Agnès Le Brun, dont la politique est fortement préjudiciable à la ville dans de nombreux domaines (ce qui est exposé en détails par ailleurs). C’est une question que l’assemblée de Morlaix Alternative Citoyenne devra se poser.

Quoi qu’il en soit, on ne fera pas bouger la ville sans un profond renouvellement des pratiques politiques et sans faire bouger en même temps Morlaix Communauté. De gauche ou de droite, c’est le conservatisme et l’inertie qui ont dominé jusqu’ici. Pourtant, comme disait Bob Dylan en 1963, dans un texte prémonitoire, les temps changent…

Come gather ’round, people wherever you roam
And admit that the waters around you have grown
And accept it that soon you’ll be drenched to the bone
If your time to you is worth savin’ and you better start swimmin’
Or you’ll sink like a stone for the times they are a-changin’

Le 25/10/2019 Michel Le Saint

4 Commentaires

  1. Je suis tout à fait d’accord avec toi
    J’espère que « la prof d’anglais » traduira le texte Robert ZIMMERMAN

    • Traduction approximative :
      Approchez et faites cercle d’où que vous veniez
      Et voyez comme l’eau monte autour de vous
      Et sachez que bientôt vous serez trempés jusqu’à l’os
      Si quelque chose de votre monde vaut d’être sauvé
      Vous feriez mieux de vous mettre à nager
      Ou vous allez couler comme une pierre
      Parce que les temps changent

  2. Bonjour, pour plus de transparence et asseoir votre légitimité (en plus de l’obligation légale) il manque des mentions légales sur votre site, et aussi un moyen aisé de vous contacter.

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